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Gascar Pierre : Le Transsibérien. Récit
[2742718591]

Gascar Pierre  : Le Transsibérien. Récit
Titre : Le Transsibérien. Récit
Auteur : Pierre Gascar
Editeur : ACTES SUD
Isbn : 2-7427-1859-1 / Ean 13 : 9782742718597
Collection : UN ENDROIT OU ALLER
Broché / 55 pages
10,1cm x 19,1cm x 0,6cm

Le Transsibérien, qui, entre Pékin et Kharbin, ne porte encore que le nom de Transmandchourien, se mit en marche avec une extrême lenteur, comme si la longueur du voyage, son caractère légendaire, sinon aventureux, voulaient qu’une certaine solennité en marquât les premières minutes. On n’entendait pas, sous les roues des wagons, le choc grinçant des aiguillages, sur lesquels en général, à la sortie des gares, les trains oscillent et zigzaguent un moment, cherchant leur voie, car celle qui, de Pékin à Moscou, trace un trait ininterrompu entre l’Asie et l’Europe primait et ne se confondait pas parmi les autres dans l’enchevêtrement des bifurcations. Le convoi, s’il accélérait progressivement à mesure qu’il dépassait les derniers groupes d’habitations de la capitale chinoise, allait bientôt se maintenir à une allure des plus modérée. Sans doute l’immense nappe d’eau due au débordement du Houang-ho qui baignait maintenant le pied de la voie ferrée des deux côtés et devait en miner l’assise expliquait-elle que le Transsibérien se transformât en tortillard. L’apparition soudaine de ce paysage noyé apportait la première note d’étrangeté dans ce voyage qui en promettait tant. A peine parti, on se déplaçait à travers un territoire aboli, où, à l’uniformité de l’eau, rompue tout au plus, de loin en loin, par des hameaux formant des îlots, succéderait celle de la steppe. Dans l’inondation, la Chine parvenait cependant à sauver quelques-unes de ses images : une mariée habillée de rouge qui se rendait en bateau, avec ses proches, à l’endroit où la noce serait célébrée ; un attelage de bœufs aux cornes hautes, d’un noir d’estampe dans le contre-jour, et immobilisé sur une route émergeant comme une digue ; des canards bariolés qui nageaient autour d’un buisson dans lequel on reconnaissait la ramure d’un arbre… mais nous n’y prêtions pas beaucoup d’attention, tournés que nous étions désormais vers les espaces nouveaux qu’allait nous ouvrir ce voyage, vers ces étendues vides auxquelles l’Asie centrale doit son renom, à défaut de son attrait. Au départ de Pékin, on avait remis à chaque voyageur un carton portant la liste des principales stations réparties le long de l’itinéraire que le train parcourrait jusqu’à Moscou. C’était là un calendrier autant qu’un horaire, car le voyage allait prendre neuf jours. Les noms des gares étaient imprimés en caractères cyrilliques, ce qui les rendait indéchiffrables pour ma compagne de voyage et moi qui ne savions pas les traduire dans notre alphabet. L’écriture russe est d’autant plus déroutante pour un Français qu’elle comporte certains signes qui lui sont familiers, mais qui se présentent inversés, comme tournant malignement le dos à la signification qu’ils semblent promettre. Si nous parvenions à lire le nom de Moscou, parce que nous savions qu’il venait le dernier, et si nous devinions ceux d’Irkoutsk ou d’Omsk, parce qu’ils figuraient en caractères gras et occupaient dans la série un rang correspondant à leur emplacement géographique, le reste de la liste nous entraînait à l’intérieur d’un pays à la toponymie de cauchemar, où, à côté de notre R ou de notre N à l’envers, notre M dressait en l’air ses jambages et où notre X se donnait une patte et un bras de plus. Cette distorsion de notre alphabet, qui mettait pour nous un leurre jusque dans celles des lettres cyrilliques qui le reproduisaient fidèlement, dans ce C, qui était en réalité un S, par exemple, ou dans ce P qui était un R, allait trouver un équivalent dans nos rapports avec les Russes du train, dont les attitudes n’auraient pas toujours la signification que nous serions portés naturellement à leur prêter. Bien qu’il eût plusieurs centaines de kilomètres à parcourir en territoire chinois, le train, uniquement constitué de matériel russe, ne comptait personne parmi ses employés qui ne le fût également. Et il était vraisemblable que ces hommes, exposés par leurs déplacements entre deux pays et même entre deux parties du monde à la tentation de la contrebande de devises, de produits divers, voire de stupéfiants, avaient été choisis parmi les citoyens soviétiques moralement et politiquement les plus sûrs. L’amabilité qu’ils nous montraient restait ambiguë, bien que la méfiance dont leurs supérieurs leur avaient conseillé de ne jamais se départir à l’égard des Occidentaux n’y transparût jamais vraiment. Le steward affecté au wagon où nous avions pris place, ma compagne de voyage et moi, était un petit homme assez rond, encore jeune et souriant, qui ne connaissait d’autre langue que la sienne, lacune fâcheuse chez un homme employé dans un train international. International, le Transsibérien l’était, en fait, très peu, non seulement parce qu’il ne reliait jamais que deux pays, mais aussi parce que, mis à part les Chinois qui le quitteraient à Moukden ou à Kharbin, il ne comptait en général que des Russes parmi ses voyageurs. Les étrangers qui revenaient de Chine via l’Union soviétique utilisaient l’avion et n’étaient réduits à prendre le train que quand leur excédent de bagages aurait rendu l’autre mode de transport trop coûteux pour eux. Derniers conseillers techniques à quitter la Chine, les quelques Russes qui étaient du voyage avec nous se trouvaient vraisemblablement dans ce cas ; on pouvait imaginer le nombre de statuettes de jade, de coffrets laqués ou d’ivoires, ouvrages d’un peuple habile à caricaturer son art, qui alourdissaient les malles de ces rapatriés. Ce ne serait guère qu’au-delà d’Irkoutsk, nous le vérifierions, que le Transsibérien, dès lors ligne ferroviaire intérieure de l’Union soviétique reliant ses républiques d’Europe à celles d’outre-Oural, assurerait un trafic important. Comme notre présence dans le Transsibérien n’avait d’autre raison avouée que notre désir de découvrir une partie de l’Asie dont notre voyage par avion, à l’aller, nous avait laissé à peu près tout ignorer, curiosité surprenante aux yeux des Russes, bien placés pour savoir que la Sibérie manque singulièrement d’agréments, nous allions être l’objet, de la part des employés du train, en plus des égards dus à des touristes étrangers, d’une discrète surveillance. Souriant, prévenant, mais d’une assiduité qui ne se justifiait pas toujours, aux abords de notre compartiment, le steward affecté à notre wagon assurait tant de fonctions différentes, en revêtant pour chacune une tenue appropriée, qu’on était enclin à lui en attribuer d’autres, secrètes, celles-là. A la gare de Pékin, il avait été un porteur en sarrau gris à rayures qui rangeait en chantonnant les valises dans les filets des compartiments ; un peu plus tard, le train roulant déjà, il s’était montré dans son uniforme d’employé des chemins de fer pour ramasser les billets et les passeports ; vingt minutes après, ayant endossé une veste blanche, il était venu nous proposer du thé… On n’aurait pas été surpris de le voir surgir enfin habillé en agent de la milice. Il nous avait d’abord placés, ma compagne et moi, dans un compartiment où se trouvait un couple russe, puis, se souvenant sans doute des consignes non écrites qui veulent que, dans la mesure du possible, les citoyens soviétiques ne soient pas laissés longtemps en contact avec des Occidentaux, pour des raisons d’hygiène politique, il nous avait conduits dans un compartiment vide, avec un clin d’œil de connivence, comme s’il voulait préserver notre intimité. Il ne pouvait pas savoir qu’aucune n’existait entre nous et qu’il favorisait tout au plus un rapprochement dont certaine pourrait naître. Vaine nuance : l’important pour lui était que cette mesure de ségrégation passât à nos yeux pour une faveur. Deux "coins-fenêtres" pour regarder défiler la Mandchourie, la Transbaïkalie, puis la Sibérie, c’était évidemment de quoi combler un homme et une femme dans la mémoire desquels Michel Strogoff, lu à douze ans dans la collection rouge et or de Hetzel, se reliait, sans autre à-propos que géographique, au film du cinéaste soviétique Poudovkine vu, six ou sept ans plus tard, dans une petite salle du Quartier latin enfumée et bourdonnante de ferveur. La Sibérie allait réhabiliter le bolchevisme, qui avait laissé des souvenirs d’épopée sur cette terre à l’aspect inchangé, quand, à l’ouest, de l’autre côté de l’Oural, trente années de stalinisme en avaient irrémédiablement avili l’image. Nous retournions à nos rêves de jeunesse, mais il était significatif que ce fût dans un désert, dans la steppe, et non au cœur de la "patrie des prolétaires", que nous fussions obligés d’aller les rechercher. Le petit attendrissement nostalgique auquel nous cédions, sans que le sentiment du temps enfui en fût réellement la cause, car nous n’avions pas encore quarante ans, nous empêchait d’observer avec attention ce qui se passait à l’intérieur du train et notamment d’attacher de l’importance à la retenue, voisine de la contrainte, qu’on sentait chez ses occupants. Aux rares arrêts, on en voyait quelques-uns se dégourdir les jambes sur le quai, le long du convoi, mais sans s’adresser la parole, sans se regarder même, et s’empresser de remonter dans leur wagon, bien avant le signal du départ. Aussitôt que le train s’était remis en marche, le steward vérifiait, en passant dans le couloir, si tous les voyageurs avaient repris place dans les compartiments. Oui, ils étaient bien tous là, et, comme pour les en récompenser, enfilant sa veste blanche, il allait leur offrir du thé, qu’il tirait d’un grand samovar de tôle peint en vert fixé à l’extrémité du couloir. Si l’on pouvait voir dans ce petit homme rond et plutôt affable une présence physique de l’autorité, celle-ci se manifestait, sous sa forme invisible, mais avec infiniment plus de force, dans la voix qui, de loin en loin, se faisait entendre, entre deux chansons ou deux morceaux de musique, dans le haut-parleur placé dans chaque compartiment. Vraisemblablement, elle donnait des indications à l’intention des voyageurs et retentissait (elle était assez impérative) le plus souvent à l’approche des gares où le train s’arrêtait. On imaginait, à l’extrémité du convoi, dans la voiture de tête, situation qui s’imposait pour un poste de commandement, un compartiment aux vitres aveuglées par des rideaux où devaient se tenir deux hommes, l’un de service pendant le jour, l’autre pendant la nuit, devant le micro de l’interphone du train et devant celui de l’émetteur-récepteur de radio qui les reliait aux gares les plus proches. Notre steward, qui disposait d’une étroite cabine, à côté du samovar, pouvait sans doute communiquer par téléphone avec ses deux supérieurs occupés là-bas, au bout du train, à examiner nos passeports sous toutes leurs faces, dans le grésillement d’un disque tournant sur sa platine et dont c’était là tout ce qu’ils en entendaient. Peut-être le steward pouvait-il également, par le même moyen, parler au conducteur de la locomotive ? A deux reprises déjà, le train s’était arrêté en rase campagne, et le steward, qui se tenait alors, comme par hasard, à la portière du wagon, avait sauté sur le ballast et s’était mis à couper hâtivement des branches dans les buissons secs qui garnissaient ses pentes : du bois d’allumage pour le samovar, qui brûlait des bûches. Il fallait que le conducteur eût à dessein arrêté le convoi, car celui-ci s’était remis en marche, aussitôt achevé le ramassage de la ramée. Le dernier de ces stationnements imprévus fit monter autour de nous le silence de la plaine grise qui s’étendait maintenant de tous côtés et où le vent agitait des pieds de sorgho clairsemés et jaunis indiquant l’imprécise limite entre les terres cultivées et la steppe. Elle effaçait déjà à demi les champs comme l’extrême usure efface le relief et le dessin d’une étoffe et imposait si bien à notre esprit sa prédominance qu’on était prêt à jurer qu’elle était en train de gagner sur les cultures et non pas que celles-ci, au contraire, la faisaient reculer. La raison en était que la steppe ne se définissait pas seulement par l’aspect du sol, par sa nudité, sa dureté, sa couleur grise, mais aussi par le vent qui y soufflait presque en permanence, par le ciel, toujours uniforme, qu’il fût couvert ou dégagé, par l’ampleur du silence. Représentant la conjonction de tous ces éléments, elle avait une sorte de réalité cosmique contre laquelle les entreprises de mise en valeur des territoires, ambition majeure des plans quinquennaux, se révélaient vaines. On trouvait déjà là un autre climat, comme un brusque avancement de la saison, qui nous faisait passer en vingt-quatre heures du radieux début d’automne de Pékin à une terne lumière de novembre, laquelle achevait d’égaliser à perte de vue cette terre où rien ne saillait, hormis quelques-uns des buissons chers à notre steward, maintenant hors de sa portée. Qu’est-ce que nous faisions là ? Cette question, que je me posais pour la première fois depuis le début de notre voyage, je la devinais aussi chez ma compagne, comportant, comme pour moi, un vague sentiment de culpabilité, comme si, pour justifier aux yeux d’autrui et notamment à ceux de nos proches restés en France notre décision de rentrer en Europe non par la voie des airs, mais par le Transsibérien, il eût fallu que ce voyage nous promenât au moins parmi quelques-unes des merveilles du monde. Notre escapade dans un pays sans attraits, monotone, sous un ciel gris, ne pouvait que cacher une intention secrète, que nous ne nous connaissions pas ou que nous n’osions nous avouer. Il y avait, bien sûr, le passé historique des lieux, les chevauchées des Huns, en route vers l’Europe, celles des Tartares, rêvant des coupoles d’or de la Moscovie décrites par les éclaireurs de la Horde, les faits d’armes des Gardes blancs de Koltchak, au lendemain de la révolution ; il y avait nos souvenirs de lectures et nos souvenirs de cinéma, notre jeunesse bercée des récits de l’épopée bolchevique… Mais la vue de ces terres de plus en plus arides ne parvenait pas à redonner vie à ces vieilles images héroïques et nous rejetait vers le petit monde intérieur du train, où l’on venait d’allumer les lampes, vers notre tête-à-tête, vers cette intimité que le steward, trop heureux de pouvoir tenir sous sa surveillance les deux seuls voyageurs occidentaux du train, s’ingéniait à favoriser, tirant lui-même les rideaux des vitres du côté du couloir, nous montrant comment verrouiller la porte du compartiment, y frappant plusieurs coups et observant toujours quelques secondes d’attente avant de l’ouvrir… Une espèce de frilosité provoquée par l’aspect de cette contrée nue éclairée d’un jour crépusculaire, plus hivernal que la saison, même à cette latitude, ne le voulait, nous rapprochait l’un de l’autre, et déjà même physiquement. C’était surtout aux lampes à abat-jour placées dans les compartiments sur la petite table qui s’assujettissait sous la fenêtre, du côté de la voie, que le Transsibérien devait de devenir, le soir, un lieu où l’on respirait un tiède et agréable confinement, de se transformer en un refuge douillet, protégé au surplus par la vitesse qui l’emportait, et contre lequel les fantômes nocturnes de la steppe se ruaient vainement. La lumière que répandaient ces lampes coiffées d’un abat-jour de soie rose orangé redonnait de la couleur et comme du moelleux au velours beige passablement râpé des banquettes, un regain de lustre aux montants d’acajou de la porte, un éclat plus chaud aux crochets de cuivre qui retenaient les embrasses des rideaux, en un mot, créait l’illusion du luxe. C’était là un luxe anachronique, datant d’avant la révolution, bien que ces wagons lui fussent postérieurs, car, en matière de décoration, l’Union soviétique était en retard de plus d’un demi-siècle, mais cette note surannée apparaissait comme un raffinement de plus. On était amené à se demander quel sentiment pouvait éprouver le nomade de la steppe chevauchant vers sa yourte à la vue de ses wagons emplis d’une lumière semblable à celle d’un foyer rougeoyant, éclairant ces boiseries luisantes, ces appuie-tête de dentelle, ces miroirs ovales biseautés, disparus, à peine aperçus, comme dans un rêve. Peut-être voyait-il là une image de la société que préparait le socialisme, une préfiguration météorique du bonheur commun à venir, une espèce de comète annonciatrice de l’âge d’or ?

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